Le Cardinal de Bernis, Ambassadeur à Rome

Articles

Le Dernier Prieur de La Charité,

Le Cardinal de Bernis, Ambassadeur à Rome

Dans la première chapelle de gauche de l’église Saint Louis des Français, vis-à-vis du monument que Chateaubriand éleva à Pauline de Beaumont, s’en dresse un autre qui attire moins l’attention du visiteur et dont une inscription latine nous apprend qu’il contient le cœur –praecordia – du cardinal François Joachim de Pierre de Bernis, ambassadeur de France près le Saint Siège, mort à Rome dans sa quatre vingtième année en 1794.

C’est effectivement sous le titre d’ambassadeur à Rome que le cardinal de Bernis est généralement connu. Mais ce que l’inscription ne dit pas, c’est l’étrange parcours jalonné par les étapes successives de cette vie étonnante, où l’on dirait que se sont superposées, comme on va le voir, plusieurs vocations successives, dont chacune eût suffi à la remplir...

Il y a une légende sur ce personnage.

C’est à un historien bien connu, Monsieur Frédéric Masson que revient l’honneur d’en avoir fait justice et d’avoir réhabilité le cardinal. Frédéric Masson, avant de devenir célèbre par ses travaux sur Napoléon et sa famille, avait consacré dix ans de sa vie à découvrir Bernis. Il avait eu accès aux archives de famille, par ses relations avec le général comte de Bernis, et surtout il avait eu à sa disposition les archives du Ministère des Affaires Etrangères, dont il était bibliothécaire. C’est en 1878 qu’il publiait pour la première fois les « Mémoires » de Bernis et un choix de ses lettres. Quelques années plus tard, en 1884, il complétait son œuvre par un ouvrage remarquablement documenté sur « Le Cardinal de Bernis depuis son ministère ». Il découvrait avec émerveillement l’œuvre de cet homme, traitée jusqu’à lui par les historiens avec tant de légèreté et d’injustice.

« On vit, écrivait-il, sur la réputation de ses poésies, qui, bien que cent fois réimprimées, ne sont guère lues. On ignore sa vie, ses actes politiques, ou, si l’on en parle, c’est pour les calomnier ou les travestir. De toutes pièces, on lui a bâti une légende ou le faux absorbe le vrai, où les anecdotes controuvées prennent la place des faits réels. On charge Bernis d’iniquités dont il n’est point responsable, on le fait complice d’infamies auxquelles il n’a jamais eu part… »

Frédéric Masson, méritait d’être nommé au seuil de cet exposé ; il nous a restitué la vraie figure d’un grand serviteur de la France et de l’Eglise, débarrassée des légendes et des calomnies. C’est de celui-là qu’il va être question ici, et non du Bernis de la légende.

Préjugés nobiliaires

Bernis appartenait à la plus authentique noblesse de l’ancienne France. Quand il fut nommé chanoine et comte de Lyon, à trente quatre ans, en 1749, il n’eut aucune peine à apporter la preuve de l’existence de ses seize quartiers de noblesse par une filiation ininterrompue de quatre cents ans sans aucune mésalliance. Toute sa vie il gardera un sens très vif de ses origines et un sens très vif de l’honneur. Quand la Marquise de Pompadour lui lancera un jour, dans un moment d’impatience : « Je vous ai tiré de la poussière », il répondra fièrement : « Madame, on ne tire jamais un Comte de Lyon de la poussière ».

Il déplorait chez les nobles « la malheureuse habitude qu’ils ont prise de se mésallier » et il souffrait de voir « assises devant la Reine, des filles ou petites filles de barbiers, de porte balles et de tout ce qu’il y a de plus vil dans les professions du peuple. Quel changement funeste, ajoutait-il, ce mélange impur du sang noble et roturier n’a-t-il pas déjà fait dans nos mœurs ! » « Il faut bien un siècle, estimait-il encore, pour décrasser un roturier de la rouille de la roture. »

Ses préjugés allaient même un peu plus loin : il réprouvait l’enseignement populaire et considérait  « comme un malheur que dans son siècle le monde sut lire et écrire ! »

Ce langage sonne étrangement aujourd’hui à nos oreilles. Il était naturel dans la bouche d’un noble au XVIIIe siècle. En ce qui concerne l’Eglise, on avait vu encore sous Louis XIV des évêques roturiers : Bossuet, Fléchier, Massillon en sont la preuve. Ils disparurent au cours du XVIIIe siècle ; il n’y en avait plus un seul à la veille de la Révolution. Certaine famille nobles avaient même plusieurs des leurs sur des sièges épiscopaux. Les Rohan étaient d’oncle à neveu, titulaires du siège de Strasbourg. Il y avait deux Talleyrand : l’un à Reims, l’autre à Autun ; trois Larochefoucauld, à Rouen, Beauvais et Saintes ; quatre Castellane : Mende, Lavaur, Toulon et Senez, etc…

Il est normal que le jeune Bernis, puisque les cadets devaient être « d’Eglise », ait tourné son esprit de ce côté. Ce fut cependant après avoir dû renoncer à sa première idée, qui était de devenir chevalier de Malte. Il avoue candidement dans ses Mémoires. « Je fis, dit-il, de bonnes études aux Barnabites (de Bourg Saint Andéol) et un jour que je ne savais que trouver pour remplir ma lettre en écrivant à mon père, n’ayant plus l’espoir de la croix de Malte, je voulus la remplacer par celle des évêques. J’annoncer ma vocation pour l’état ecclésiastique (….) On me mit en retraite pendant un mois dans un séminaire, et je fus tonsuré dès l’âge de douze ans. » A quatorze ans, il entra à Louis Le Grand, à seize ans à Saint Sulpice. Il écrira plus tard : « Le séminaire de Saint Sulpice et le Collège Louis Le Grand passaient, dans le temps dont je parle, pour les deux écoles les plus célèbres ; la plus haute noblesse y était élevée. Il en résulta pour moi d’être lié avec ce qu’il y avait de plus grand dans le royaume. »

Vocation assez douteuse au départ, comme on le voit, et qui bientôt, subira une assez longue éclipse.

Bernis est depuis son enfance, dévoré par le démon de la poésie. « Je balbutiai des rimes avant de savoir écrire en prose », confesse-t-il. Et il raconte l’étonnement de sa mère, à qui il montrait, enfant ses productions, et qui y découvrait des termes vieillis depuis de cent ans. « Je n’avais garde de lui découvrir la source de mon érudition ; c’était un vieux Ronsard, que j’avais caché sous mon lit, à qui je devais ces belles connaissances ».

Ce démon poétique le poursuit à Saint Sulpice, et c’est le commencement de ses malheurs. « L’étude des belles lettres m’acquit bientôt la réputation de bel esprit, et cette réputation me fut funeste ; elle indisposa contre moi les vieux directeurs, à qui l’étude des belles lettres paraissait trop mondaine. La franchise avec laquelle je m’expliquais sur l’éducation bornée de Saint Sulpice, sur les pratiques trop minutieuses qui y étaient en usage, me fit taxer d’esprit indépendant et dangereux. »

Babet la bouquetière

A peine sorti de Saint Sulpice, il est pris de passion pour le théâtre, qui ébranle – ce sont ses termes – « l’édifice déjà chancelant de sa dévotion ». « Le commerce des femmes, ajoute-t-il, commença à me paraitre aimable, mon amour propre fut flatté des louanges qu’elles donnaient à mon esprit et à ma figure. »

Voici comment Marmontel le décrit dans ses Mémoires. « L’abbé de Bernis, échappé du séminaire de Saint Sulpice, où il avait mal réussi, était un poète galant, bien joufflu, bien frais, bien poupin (…) qui amusait de ses jolis vers les joyeux soupers de Paris ». Il composait effectivement des odes, des contes en vers, des épitres qui avaient un grand succès : épitre sur la paresse, épitre à mes dieux pénates… Il écrivit même un immense poème en dix chants intitulé «  La Religion vengée », dont il nous dit avoir composé les six derniers chants dans un temps record et sans le secours d’aucun livre. « On aura peine à croire, écrit-il, la facilité avec laquelle je travaillais alors : le chant du Pyrrhonisme, qui contient près de huit cents vers, fut commencé et fini en vingt quatre heures sans aucun intervalle. »

Que valaient ces vers ? Ils étaient à coup sûr dans le goût du temps. Au jugement de Sainte-Beuve, les meilleurs avaient « une langueur harmonieuse » qui annonçait un peu Lamartine. Mais il était surtout question d’amours, de zéphyrs, de guirlandes, de bergeries… « J’ai lu, écrivait Voltaire, les Saisons de M. de Bernis. Que cela est plein de verdure, de roses, de lis, de pivoines ! Cet homme est Babet la Bouquetière ! » C’était le nom d’une marchande de fleurs qui se tenait à la porte de l’opéra et était connue de tout Paris. Le surnom fit fortune et courut les salons.

Arrivé dans ses Mémoires, à ce stade de sa vie, Bernis, s’exprime ainsi : « Ce serait ici la place de mes erreurs, mais la peinture en serait peut-être plus dangereuse qu’utile (…) Il est bien difficile d’être jeune et d’être sage (….) Tout ce que je puis dire, c’est que dans ma jeunesse, j’ai eu beaucoup de reproches à me faire comme chrétien, mais aucun comme honnête homme. »

Qu’y a-t-il sous ces déclarations énigmatiques ? Il est bien difficile de le dire, Bernis avait beaucoup de succès dans les salons, il suscitait bien des envieux, il a été très critiqué, très calomnié (on faisait même imprimer sous son nom des vers licencieux qui n’étaient pas de lui !).

Un historien qui semble objectif, Monsieur Louis Dollot, a porté sur lui ce jugement modéré, et probablement assez proche de la vérité : « Il n’est pas possible d’affirmer, dit-il, que le succès de Bernis auprès des femmes a dépassé le stade d’une audacieuse galanterie. »

La feuille des bénéfices

Jusqu’ici, néanmoins, il est évident pour tout le monde que Bernis n’a d’ecclésiastique que le titre. Il est un des « abbés à petit collet » qui encombrent la Cour et la ville. Mais il lui manque un « établissement ». Conseillé par l’évêque de Clermont, Massillon, qui lui veut du bien, Bernis aborde le tout puissant cardinal Fleury, ministre de la Feuille, l’homme qui dispose des « bénéfices ». Il s’agit de se faire attribuer quelque abbaye, non pour aller chanter matines avec les moines, mais pour percevoir des revenus permettant de vivre commodément à la Cour. Le cardinal de Polignac, cousin de Bernis, en plus de son archevêché d’Auch (où il ne mit pas les pieds en vingt ans) avait cinq abbayes. Richelieu en avait eu six, Mazarin vingt neuf !

L’entretien fut bref. « Vous n’avez point de vocation. Tant que je vivrai, vous n’aurez point de bénéfice. » - « Eh bien, Monseigneur, j’attendrai », répondit Bernis avec à propos. Fleury, avait quatre vingt neuf ans, il mourut l’année suivante et la feuille des bénéfices passe dans les mains d’un certain Boyer, évêque de Mirepoix. Nouvelle tentative. Accueil très cordial. Le nouveau Ministre de la Feuille est moins regardant que son prédécesseur sur l’article de la vocation, mais il exige l’entrée dans les ordres. « Vous avez de grands talents, il faut les consacrer à l’Eglise et y prendre les derniers engagements ». « Monseigneur, me dit-il, en me serrant les mains, c’est de la part de l’Eglise que je vous parle : sous-diacre, une abbaye ; prêtre deux ans de Grand Vicaire, et puis évêque ».

Cela aussi sonne étrangement à nos oreilles. On comprend mieux qu’avec de pareilles méthodes aient pu arriver à l’épiscopat un Talleyrand ou un Dubois (l’ami du Régent), ou encore un Loménie de Brienne, celui qui, proposé pour le Siège de Paris, provoqua cette réplique de Louis XVI, indigné : « A Paris, il faut au moins un archevêque qui croie en Dieu ». L’étonnant, c’est plutôt que ces cas soient demeurés exceptionnels. De fait, dans son ensemble, les évêques de France au XVIIIe siècle, ont eu une conduite très digne, et ont été à la hauteur de leur mission. Il y eût trois évêques parmi les martyrs de Septembre.

Quant à Bernis, l’heure de la conversion n’avait pas encore sonné pour lui ; il déclina l’invitation du ministre de la Feuille. Mais comme il venait de se fermer la porte des bénéfices, il lui fallait bien « s’ouvrir à une autre carrière », comme il dit. C’est alors qu’il engagea – et gagna – la bataille pour entrer à l’Académie Française. « Il était agréable d’entrer dans cette compagnie à mon âge (il avait vingt neuf ans !)…Toute la bonne compagnie de Versailles, s’intéressa pour moi. » Devançant Voltaire – de vingt ans son ainé – Bernis fut reçu par Crébillon le 29 décembre 1744. Il succédait au fauteuil d’un illustre inconnu, traducteur de Quintillien, l’abbé Gédoyn.

Cette haute distinction rehaussa encore son crédit dans le monde. Il n’a pas trente ans, et le voilà introduit dans tous les salons où se donnent rendez-vous les beaux esprits : chez Madame de Tencin, chez Madame Dupin, chez la duchesse du Maine… Il fréquenta les d’Aguesseau, les Torcy, les Polignac. Il dîne avec Montesquieu, avec Maupertuis, avec le vieux Fontenelle. Voltaire, lui-même, finira par rechercher son amitié. « J’étais fort à la mode, écrit-il modestement, il fallait s’y prendre de loin pour m’avoir à souper. »

Mais surtout, cette fréquentation de la haute société va soudain le mettre en présence de la femme qui décidera de toute l’orientation ultérieure de sa vie : Jeanne-Antoinette Poisson, dame Lenormand d’Etiolles, plus connue sous le nom de Marquise de Pompadour.

La faveur de la Pompadour

Madame de Pompadour était en fait, sans en avoir le titre – et si étrange que cela nous paraisse aujourd’hui – le Premier Ministre de Louis XV. La maîtresse du roi était devenue peu à peu la maîtresse du royaume. Elle était dépositaire de tous les secrets d’Etat, distribuait sans compter les places, les pensions, les gratifications. Toutes les faveurs, toutes les nominations, passaient par ses mains. Elle avait discerné l’intelligence et les capacités de Bernis. Grâce à elle, il va arriver « aux affaires », comme il les appelle, et obtenir une ambassade.

Une page de son histoire est alors définitivement tournée. Le littérateur cède la place au diplomate. « J’avais changé d’état, je changeai de vie ; mon esprit, qui dans le temps de son oisiveté, s’était occupé d’ouvrages de pur agrément s’attache uniquement aux affaires. Les amusements de ma jeunesse me parurent des songes, et je doutais quelquefois moi-même d’en être l’auteur. Ma conversion à cet égard a été si sincère, que j’ai perdu même le goût et le talent que j’avais pour la poésie. » C’est à Venise qu’il est envoyé d’abord, pour se faire la main « aux affaires ». Il s’y donne corps et âme, conquiert la confiance des dirigeants de la Sérénissime, de son aristocratie et de son peuple. Et c’est là qu’il se décide enfin à faire , vis-à-vis de l’Eglise, le premiers pas vers ces engagements définitifs auxquels il répugnait tant jusqu’alors : le Patriarche de Venise, Foscari, lui confère le sous-diaconat le 20 avril 1755. Il a quarante ans.

Il s’est révélé un ambassadeur de grande classe. A son retour à Paris, Louis XV songe à lui pour le poste plus difficile d’Ambassadeur à Madrid, et déjà il prend ses dispositions pour partir, quand soudain est remise en grand secret à Louis XV une lettre confidentielle de Marie-Thérèse d’Autriche. L’impératrice offre d’entrer en pourparlers en vue d’une alliance avec la France. Le ton est grave. « Je promets, foi d’impératrice, que de tout ce qui sera proposé de ma part au Roi très chrétien par le Comte de Starhemberg (son ambassadeur) il ne sera jamais rien divulgué, et que le plus profond secret sera gardé à cet égard et pour toujours, soit que la négociation réussisse ou ne réussisse point. »

L’Autriche : l’ennemi héréditaire ! Louis XIV avait senti à la fin de son règne l’absurdité de cette inimitié perpétuelle entre les deux grandes puissances catholiques d’Europe. Louis XV allait y mettre fin. Et quand au choix de l’instrument pour opérer ce renversement des alliances, la négociation la plus spectaculaire du règne, Madame de Pompadour et le roi, sans s’être concertés, étaient tombés d’accord sur la même personne : ce serait l’abbé de Bernis

Le renversement des alliances

Bernis connut alors un moment de vertige. Il réalisa qu’il allait tenir entre ses mains l’œuvre de Richelieu et de Mazarin, juger s’il fallait la conserver ou la détruire, maintenir ou changer la face de l’Europe. Il allait dépendre de lui d’infléchir l’histoire de son pays, d’engager le destin de la France.

Mais avec la même lucidité il discerne les dangers de ce bouleversement : c’est la guerre à brève échéance, sur terre avec la Prusse de Fréderic II, notre alliée d’hier, et sur mer avec l’Angleterre. La France manque de grands chefs pour commander ses armées (le Maréchal de Saxe était mort en 1750) et les finances de l’Etat étaient délabrées… Fort cependant de la confiance que lui fait Louis XV, Bernis aborde avec courage cette tâche nouvelle et inattendue, dont le récit remplit les pages les plus brillantes de ses Mémoires.

Il décrit les longues séances et discussions avec l’ambassadeur d’Autriche, le comte de Starhemberg, compliquées pour lui , par l’obligation (imposée par Marie-Thérèse, à cause du secret) de se passer de secrétaire et donc de devoir recopier de sa main tous les documents échangés, sans parler de la nécessité de travailler la nuit, pour mener, pendant le jour, une vie qui ne laissât rien soupçonner.

Le résultat est remarquable. « Nos rendez-vous avec le comte Starhemberg furent si secrets, que pendant plus de six mois, les ministres étrangers ne soupçonnèrent rien de notre intelligence. »

A la longue, pourtant, le poids de cette diplomatie parallèle est lourd à porter, et après quelques semaines, Bernis a obtenu que quatre ministres du Conseil fussent mis dans le secret, mais de ce fait, son travail redouble au lieu de diminuer.

« J’écrivais de ma main, sous la dictée de Monsieur de Starhemberg, les réponses et les mémoires envoyés de sa cour ; j’en usais de même pour les réponses et les mémoires remis au nom du Roi ; outre cela, je composais et minutais tous les projets et contre-projets de traités et de conventions ; à chaque difficulté il me fallait faire de longs mémoires pour éclairer les matières et,, lorsque le Roi était absent de Versailles et que son Conseil était dispersé, écrire des dépêches détaillées aux ministres du comité, afin de réunir les avis, souvent différents ou opposés (…)Qu’on ajoute à ces fatigues du corps et de l’esprit, les inquiétudes d’un homme qui excite la jalousie de tout le conseil du Roi, l’attention perpétuelle qu’il me fallait pour éviter les pièges qui m’étaient tendus de toutes parts (….) et l’on aura le tableau d’une situation à laquelle je m’étonne d’avoir pu résister. »

Le résultat de ces fatigues, ce fut le traité d’alliance définitive avec l’Autriche, signé à Versailles le 1er mai 1756.

Pour le justifier devant l’Histoire on pouvait dire, estimait Bernis, « qu’aucune des raisons qui, depuis Charles Quint, avait engagé la France à regarder la Maison d’Autriche comme son ennemie, ne subsistait plus aujourd’hui. » Il assure que le traité de Versailles fut considéré en France comme « un chef d’œuvre de sagesse et de politique ».

Ce n’était pas l’avis de Choiseul, alors ambassadeur de France à Rome. Pour lui, « la France était sacrifiée dans tous les points par une illusion (…) Ce traité, immense par le nombre d’engagements, n’avait d’objet réel que le sacrifice de presque toute l’Europe à l’agrandissement de la Maison d’Autriche. »

La Guerre de Sept Ans

Ni l’un ni l’autre n’eurent à philosopher longtemps sur la valeur de ce traité ; l’encre en était à peine sèche que l’Angleterre déclarait la guerre à la France (18 mai 1756) et que Fréderic II, envahissant la Saxe et la Bohême (août 1756) précipitait la France dans la guerre de Sept Ans.

Bernis, devenu de plus en plus indispensable, entre le 2 janvier 1757, comme ministre d’Etat, au conseil du Roi – le Conseil d’En Haut, comme on l’appelait – et vient habiter au palais de Versailles. Six mois plus tard, en juin, il est nommé Secrétaire d’Etat aux Affaires Etrangères, le poste dont il remplissait pratiquement les fonctions depuis deux ans sans en avoir le titre.

La guerre, mal préparée, avait commencé par quelques succès. La funeste défaite de Rossbach, dès novembre 1757, commença à faire douter les esprits clairvoyants de son issue victorieuse, et Bernis, à partir de ce moment, voit qu’il faut s’orienter vers la paix.

« Je profitai de la diminution de la confiance que Madame de Pompadour commençait à avoir du succès de la guerre, écrit-il dans ses Mémoires, pour lui faire sentir qu’il était impossible d’espérer une plus heureuse issue de la campagne prochaine que de la précédente. Je lui représentai (….) que nous n’avions point de généraux, et que la finance ne pouvait plus porter le poids des dépenses ; que dans cet état il y aurait de la folie à continuer une guerre ruineuse, que nous devions nous occuper sérieusement de la paix de concert avec nos alliés »… »Ces considérations, ajoute-t-il, ne persuadèrent pas Madame de Pompadour, qui voyait en enfant les affaires de l’Etat. »

Elles ne persuadèrent pas davantage, pouvons-nous ajouter, Louis XV et la Cour d’Autriche, qui étaient pour la continuation de la guerre. Par un second traité de Versailles, signé le 1er mai 1757, l’alliance défensive avait été transformée en alliance offensive, et la France avait pris, pour toute la durée des hostilités, l’engagement très onéreux de verser à Marie-Thérèse, un subside annuel de douze millions de florins. Bernis, voyait où cela allait nous entrainer. Il était témoin journellement des coteries de cour et des manigances qui présidaient aux plus graves décisions. Jugeant plus tard les responsables de la continuation de la guerre, il portait sur eux un jugement sévère.

On peut dire, écrivait-il, que nous avons, par notre conduite dans la dernière guerre, déconcerté tous les raisonnements et tous les jugements des gens sensés. » « Dans une guerre si honteuse pour la nation, si préjudiciable et si destructive de tous les projets qu’on avait formés, aucun malheur ne peut être imputé à la fortune. Ils sont tous arrivés par notre faute et par un enchainement d’intrigues également criminelles et impunies. » « Voilà l’effet des passions des hommes et de l’engouement des femmes. »

Il était atterré de voir avec quelle légèreté on compromettait les plus hauts intérêts de l’Etat et du pays. « Il n’y a pas d’exemple, écrivait-il à Choiseul, qu’on joue si gros jeu avec la même indifférence qu’on jouerait une partie de quadrille ». Jugement sévère, mais juste.

Un si beau Cardinal

Parallèlement à ces activités très astreignantes, qui allaient bientôt miner sa santé, l’amener à offrir au Roi sa démission de ministre et provoquer sa disgrâce, Bernis, avait exercé sur d’autres terrains encore ses talents de diplomate. Il avait notamment réussi à régler le très grave conflit de 1757 entre le Roi et le Parlement de Paris. Le bruit de cette négociation, arrivé aux oreilles de Benoît XIV, allait être à l’origine de son élévation au cardinalat.

Le Pape était alors en difficulté avec la République de Venise. Il fit appel à Bernis qui avait laissé à Venise le meilleur souvenir et qui, effectivement, réussit à régler le différend avec tant de dextérité que le Pape s’écria tout joyeux : « Qu’on obtienne le consentement des Cours de Vienne et d’Espagne, et je le ferai Cardinal ! ». Le consentement fut obtenu, mais quand la nouvelle en fut portée à Benoît XIV, il était à l’article de la mort (mai 1758). Louis XV chargea alors son ambassadeur à Rome, le Cardinal de Rochechouart, évêque de Laon, de ne pas oublier de rappeler au successeur, lorsqu’il serait élu, la promesse de son prédécesseur.

Bernis figura effectivement dans la première promotion cardinalice du nouveau Pape, Clément XIII Rezzonico qui, lui aussi, originaire de Venise, avait eu maintes occasions d’apprécier les talents de l’abbé. La remise de la barrette eut lieu dans la chapelle du château de Versailles le 30 novembre 1758. En la lui imposant, Louis XV dit à assez haute voix pour être entendu de tout le monde : »Je n’ai jamais fait un si beau Cardinal ! » Bernis avait quarante trois ans. Bien des gens le voyaient déjà premier ministre.

Et pourtant cette brillante promotion survenait au moment précis où s’aggravaient de façon irrémédiable les divergences de vues entre Louis XV et son ministre des Affaires Etrangères sur la conduite de la guerre. Bernis n’en dormait plus. Il se sentait chaque jour moins en mesure de porter le poids de son ministère et suppliait le Roi de l’en décharger et de nommer à sa place le duc de Choiseul. Il écrivait des lettres désespérées à Madame de Pompadour ;

« Je vous avertis, Madame, et je vous prie d’avertir le Roi, que je ne puis plus lui répondre de mon travail. J’ai la tête perpétuellement ébranlée ou obscurcie. Il y a un an que je souffre le martyre. Si le Roi veut me conserver, il faut qu’il me soulage. »… »Souvenez vous qu’il est impossible que ce soit moi qui soit chargé de rompre les traités que j’ai faits (…) On ne peut avoir de l’honneur et jouer le rôle que je joue tous les mardis vis-à-vis des ministres étrangers. »

« Je me souviens, écrira-t-il plus tard dans ses Mémoires, qu’en revenant de la chapelle de Versailles le jour de la cérémonie du chapeau, un courtisan, en me voyant entouré du clergé, du Parlement, des ministres étrangers, me dit : Monsieur le Cardinal, voilà un beau jour ! Je répondis : Dites plutôt que voilà un bon parapluie. Je savais ma disgrâce tèrs prochaine. La dignité de Cardinal augmenta sensiblement le nombre de mes ennemis et les inquiétudes de la marquise ; elle excita la jalousie des autres ministres du Roi, et je voyais bien qu’elle ne me préservait pas de la disgrâce. »

Effectivement, quinze jours n’avaient pas passé depuis son élévation au cardinalat, qu’il recevait de Louis XV la lettre suivante :

Mon Cousin, les instances réitérées que vous m’avez faites pour quitter le Département des Affaires Etrangères, m’ont persuadé qu’à l’avenir vous ne rempliriez pas bien des fonctions dont vous désiriez avec tant d’ardeur d’être débarrassé. Et c’est d’après cette réflexion que je me suis déterminé à accepter votre démission de la charge de Secrétaire d’Etat. Mais j’ai senti en même temps que vous ne répondiez pas à la confiance que je vous avais marquée dans des circonstances aussi critiques, ni aux grâces singulières que je vous ai accumulées en si peu de temps. En conséquence, je vous ordonne de vous rendre dans une de vos abbayes à votre choix, d’ici à deux fois vingt quatre heures, sans voir personne, et ce jusqu’à ce que je vous mande de revenir. Renvoyez-moi des lettres que vous avez gardées de moy dans un paquet cacheté. Sur ce, je prie Dieu qu’il vous ait, mon Cousin, en sa sainte et digne garde. Versailles, ce 13 décembre 1758. Louis. »

« Il causait, raconte Guizot, avec Monsieur de Starhemberg, ambassadeur d’Autriche, lorsqu’il reçu la lettre du Roi qui l’envoyait dans son abbaye de Saint Médard de Soissons. Il continua la conversation sans changer de visage, puis, rompant l’entretien comme l’ambassadeur commençait à parler d’affaires : « Ce n’est plus avec moi que vous devez vous expliquer sur ces grands sujets, Monsieur, dit-il, je viens de recevoir mon congé de Sa Majesté. » Ce fut avec le même sang froid, continue Guizot, qu’il quitta la Cour, et retourna, en attendant l’ambassade de Rome, aux élégants plaisirs de l’esprit qui lui convenaient mieux que le poids accablant d’un ministère, dans des temps désastreux, sous un monarque indolent et vaniteux, gouverné par une femme aussi entêtée que frivole et corrompue ».

Jugement sévère, cette fois encore, mais juste, et qui conclut assez à propos cette période de la vie de notre héros. Aux Affaires Etrangères, Bernis fut remplacé par Choiseul, mais l’heure devait venir où le nouveau ministre, à son tour, attirerait la foudre, et il est plaisant de rapprocher de la lettre qu’on vient de lire celle que reçut Choiseul après un intervalle de quelques années :

Mon Cousin, le mécontentement que me causent vos services me force à vous exiler à Chanteloup, où vous vous rendrez dans vingt quatre heures. Je vous aurais envoyé beaucoup plus loin sans l’estime particulière que j’ai pour Madame de Choiseul (….) Prenez garde que votre conduite ne me force à prendre un autre parti. » (24 décembre 1770).

On avait donné quarante huit heures à Bernis ; Choiseul n’eut droit qu’à vingt quatre heures…. Comme on le voit, le respect de la personne humaine ne semble pas avoir été aussi poussé alors qu’il l’est de nos jours, au moins dans les discours.

Oisiveté cardinalice

Ainsi donc, nouveau et brutal changement de décor : après la vie épuisante de l’homme d’Etat, accablé d’activités et de responsabilités, la vie de loisirs d’un cardinal en chômage. Clément XIII est médiocrement content de ce qui lui arrive : « Nous ne pouvons point nous repentir d’avoir fait ce que nous avons fait, déclare-t-il à l’ambassadeur de France à Rome (…) mais nous ressentirons toujours le plus grand déplaisir d’avoir fait un cardinal pour demeurer oisif dans une abbaye. »

L’abbaye, c’est en réalité un château : le château de Vic sur Aisne, où Bernis s’installe avec sa sœur, son beau-frère et ses nièces, s’adonne au jardinage, chasse dans son parc, joue au billard, et retrouve peu à peu la santé, au physique et au moral.

La disgrâce durera cinq ans (1758 – 1764). Les deux événements les plus marquants en seront l’accession de Bernis au sacerdoce (il n’était toujours que sous-diacre) et la rédaction de ses Mémoires.

Dans l’atmosphère détendue et paisible de Vic sur Aisne, il s’est mis à songer sérieusement , après une si longue parenthèse consacrée aux occupations profanes, à se faire ordonner prêtre et à devenir enfin ce qu’il n’était jusqu’ici que de nom : un homme d’Eglise. Il est ordonné le 6 septembre 1760, par Monseigneur de la Rochefoucauld, archevêque de Rouen, dans la chapelle du palais épiscopal de Soissons.

Un événement très douloureux pour lui, a peut-être influencé sa décision en lui rappelant brutalement la fragilité des choses d’ici bas : c’est la mort, en 1759, de l’Infante de Parme, la fille ainée de Louis XV, Louise Elisabeth de France, à laquelle le liait une très noble et très vive affection. C’est sous le coup de cette émotion, semble-t-il, qu’il se promit de ne plus chercher désormais sa voie hors de l’Eglise.

Le second épisode intéressant pour l’histoire, dans cette période de la vie de Bernis, c’est la rédaction de ses Mémoires. Il commença à les dicter à sa nièce, la marquise de Puy-Montbrun, sans aucune intention de les faire connaître à d’autres qu’à ses neveux.

« Mon dessein, en vous faisant l’histoire de ma vie, est de vous instruire (…) et de puiser dans ma vie passée des instructions utiles pour l’avenir. Le plaisir de me distraire et de m’occuper, dans un temps où je suis dépourvu de travail, entre, je l’avouerai, pour beaucoup dans l’objet de cet ouvrage. »

Frédéric Masson, en publiant ces Mémoires, à près d’un siècle de distance, en admirait à la fois la sincérité et la vérité, et estimait qu’on pourrait presque, avec ce seul document, raconter l’origine de l’alliance autrichienne et les débuts de la guerre de Sept Ans.

Les chicanes de Léon Cahen n’ont pas entamé substantiellement ce jugement. Cet exigeant critique est bien obligé de reconnaître : » qu’il est difficile en lisant ce récit vivant, coloré, amusant (…) de ne point se laisser prendre au charme de la narration et de ne pas éprouver à l’égard de l’auteur une impression très sympathique ».

Ce ne sont que quelques menues inexactitudes, peut-être échappées à Bernis qu’il faut regretter, c’est plutôt que cette source précieuse ne contienne forcément que les événements antérieurs au moment où elle a été écrite, et soit muette, hélas, sur les trente dernières années de sa vie, et donc sur son ambassade à Rome.

La disgrâce du cardinal lui évita la honte de signer le lamentable traité de Paris, qui mettait fin, en 1763, à la guerre de Sept Ans, consacrait l’abandon de tout notre domaine colonial – Inde et Canada – et, laissant la Silésie à Frédéric II, montrait au monde entier que nous avions « travaillé pour le roi de Prusse ».

Par ailleurs, l’exilé, voyait petit à petit, se desserrer l’étau assez rigide du début. Par des lettres et quelques visites autorisées, il se tenait en contact avec la Cour et avec les événements. Bientôt l’étau se desserra tout à fait, Bernis obtint d’aller aux eaux, de faire une tournée dans son pays natal, le Vivarais, finalement de rentrer en grâce, de reparaître à la Cour et d’obtenir la nomination à un évêché.

Une expérience pastorale

Nouveau chapitre dans cette existence multiforme. Bernis est sacré le 5 août 1764 archevêque d’Albi. Il y est prince temporel en même temps que chef spirituel, et siège avec une vingtaine d’autres évêques, aux « Etats du Languedoc ». Il se révèle d’emblée un excellent pasteur, soucieux du bien de ses ouailles et décidé à résider au milieu d’elles, à la stupéfaction de la Cour. Non seulement il réside, mais il visite. On le voit parcourir en tout sens son diocèse, se rendre – plus souvent à cheval qu’en carrosse, à cause de l’état des chemins – d’une paroisse à l’autre.

Me voilà dans les montagnes de mon diocèse, écrit-il, faisant bien simplement l’apôtre et non plus le bon apôtre. Je me divertis à merveille avec mes curés et mes campagnards. La fatigue fait trouver tous les gîtes bons, et toutes les cuisines excellentes. »

Emu par la chaleur de l’accueil qu’il reçoit partout, il s’écrie : « C’est une fort jolie chose que d’être aimé ! » Dans le mois qui suit sa nomination, il publie un catéchisme. Un autre de ses premiers soins est de reconstituer son séminaire, qui était à l’abandon depuis la suppression des Jésuites en France en 1764, et il le confie aux Lazaristes. Il répare soixante églises ruinées et donne sans compter aux pauvres, aux victimes des inondations du Tarn ou des rigueurs de l’hiver.

Comme prince temporel, il s’inquiète de la réfection des routes, dont il n’a que trop constaté le délabrement. Haranguant les Etats de sa province en 1766, il les exhorte en ces termes :

« Vous devez prêter une attention particulière à la confection prompte et solide des différentes voies de communication. Les routes sont les veines du corps économique. »

Il conseille d’imiter l’Italie dans la culture des peupliers « qui croissent rapidement et payent avec usure les frais de leur éducation »…Il fait semer du chanvre, du lin, du safran, encourage la production du miel ; il semble que rien ne lui échappe. Sa nature souple et optimiste lui facilite l’adaptation à cette nouvelle vie. Aimé de son peuple, estimé de la famille royale, donné à fond à son ministère, il est heureux et ne veut rien savoir d’une tentative qui est faite pour lui offrir la présidence de l’Assemblée du Clergé de France. Il se refuse, désormais, comme il dit à « jouer les grands rôles ». A la veille de ce qui va être la plus brillante pérode de sa vie et son plus beau titre de gloire aux yeux de la postérité, son ambassade romaine, il redoute comme une aventure un changement de vie. Mais Clément XIII se meurt. Bernis est cardinal. Il faut partir pour le conclave. Nouvelle et dernière étape de cette vie étonnante : ce ne sera pas seulement le temps d’un conclave, ce seront les vingt cinq années qui lui restent à vivre (1769-1794) que Bernis passera à Rome. Il ne reverra plus la France.

Suppression des Jésuites

Le conclave qui suivit la mort de Clément XIII fut dominé par une seule question : élirait-on un pape décidé à supprimer la Compagnie de Jésus ? Nous avons peine à imaginer aujourd’hui le degré de passion, de fureur, on pourrait presque dire de férocité qu’avait atteint cette incroyable campagne. Ecoutons plutôt un document d’époque : « Depuis deux siècles sans interruption, les jésuites prêchent l’ivresse, la crapule, l’avarice, l’usure, le mensonge, l’hypocrisie, l’impudicité, l’adultère, le sacrilège, le schisme, l’idolâtrie, l’athéisme (…) Ils ébranlent les fondements de toute foi, renversent la Religion, nient le péché originel. Ils ouvrent des voies innombrables à la corruption, excusent tous les péchés, justifient les blasphèmes… Ils apprennent aux hommes à vivre en bêtes, nourrissent la concupiscence, exécutent la vengeance et l’homicide, enseignent la doctrine du suicide (…) Ils attentent à la sûreté de la vie et à l’honneur des Princes, ils créent contre la vie des Rois un péril toujours présent (….) Ils sont tous coupables de tous les crimes et infectés de toutes les erreurs, ils portent la désolation partout où ils peuvent s’introduire… »

Ce n’est pas la prose d’un journaliste anticlérical, c’est l’opinion des plus vénérables magistrats de France, le texte du jugement porté par le Parlement de Paris le 6 août 1762, qui entraine la suppression de la Compagnie en France en 1764.

Mais cela ne suffisait pas aux passions déchaînées . Le Portugal, La France, l’Espagne avaient expulsé les jésuites. Il fallait obtenir que le Pape lui-même ordonnât « la destruction totale et irrévocable de la Société », comme s’exprimait l’ambassadeur d’Espagne à Rome, non plus cette fois, dans telle ou telle nation, mais dans toute l’Eglise. Clément XIII avait résisté :

« Nous ne tirerons rien de Rome sous ce pontificat, constatait tristement Choiseul en 1767, le ministre Torreggiani est trop entêté et le pape trop imbécile ; il faut se borner à faire les affaires courantes avec une verge de fer pour l’opposer à la tête du même métal qui gouverne le Saint Siège. Après ce Pape, nous verrons à en avoir un qui convienne à la circonstance. »

Le moment était venu. Les cours bourboniennes prétendaient de leurs cardinaux qu’ils exigeassent de celui qui serait élu pape, l’engagement signé de supprimer la Compagnie. L’attitude de Bernis, fut parfaitement digne.

« Demander au pape futur, écrivait-il à Choiseul le 12 avril 1769, la promesse, par écrit ou devant témoins, de la destruction des jésuites, serait exposer visiblement l’honneur des couronnes par la violation de toutes les règles canoniques. Si un cardinal était capable de faire un tel marché, on devrait le croire encore plus capable d’y manquer. Un prêtre, un évêque instruits, ne peuvent accepter ni proposer de pareilles conditions. »

Il s’employa néanmoins avec zèle à provoquer l’accord sur un sujet qui n’attirerait pas l’exclusive des couronnes. Le cardinal Ganganelli, sans accepter un engagement écrit, avait exprimé, comme théologien, l’opinion que le Pape « pouvait en conscience éteindre la Société de Jésus en observant les règles canoniques et celles de la prudence et de la justice. » Après d’interminables négociations et trois mois entiers de conclave, il était finalement élu le 19 mai 1769 : ce fut Clément XIV…

Les Cours bourboniennes le harcelèrent pendant quatre ans, jusqu’à ce qu’il finit par céder à ces pressions – surtout celles de l’Espagne – et par le Bref Redemptor ac Dominus du 21 juillet 1773, supprimât la Compagnie de Jésus. Elle survécut – ironie du sort- sur les terres de deux souverains non catholiques : un roi hérétique, Frédéric II, et une impératrice schismatique, Catherine de Russie, qui appréciaient trop le travail de ces précieux éducateurs, pour donner cours dans leurs Etats au Bref de suppression.

Clément XIV avait tant apprécié la diplomatie du cardinal de Bernis que ce fut lui qui fit les premières ouvertures pour l’avoir à Rome comme chargé des affaires du Roi. Choiseul, songeait depuis longtemps à lui pour ce poste. Bernis posa ses conditions : qu’on le mit en mesure financièrement de représenter dignement la France, sinon « il rejoindrait avec plaisir ses moutons ». La réponse vint de Louis XV en personne le 18 juin 1769 : « Le bien de mon service et celui de la Religion exige que vous restiez à Rome, où vous scaurez concilier le sacerdoce et l’Empire, puisque vous avez été ministre de l’un et que vous êtes celuy de l’autre (…) Je ne vous laisseray pas mourir banqueroutier. Reposez vous sur moi. »

Ambassadeur à Rome

Berrnis alors s’installa au Corso dans le palazzo de Carolis, et il s’y installe sur le pied d’un grand seigneur, pénétré de ce qu’exigeait le service du Roi de France ; sa « maison » ne comprend pas moins de quatre vingt personnes. Quand il sort en ville on voit défiler trente deux valets de pied, huit coureurs, huit pages, dix suisses, quatorze carosses et autant de cochers, quatre postillons, huit palefreniers, un écuyer à cheval, un maître de chambre, quatre gentilshommes, deux chapelains et huit valets de chambre. Il tient table ouverte. Le lundi il donne à dîner aux ministres de la famille de Bourbon et aux princes romains particulièrement attachés à la France ; le mardi, c’est le tour du Corps Diplomatique et des étrangers ; le mercredi, la prélature ; le dimanche, les cardinaux ; trente à quarante couverts chaque jours en moyenne. En plus, le mardi et le vendredi soir, de six heures à neuf heures et demie, ses salons sont ouverts. Tout Rome y défile, tous les étrangers de passage, rois, princes, gentilshommes, ecclésiastiques, gens de lettres, artistes, marins et officiers. On y sert des rafraichissements sans nombre, toutes sortes de glaces et de sucreries…

« Je représente un grand maître », disait-il, pour se justifier. Et il ajoutait : « Je veux reconquérir pour la France, le cœur et l’esprit des italiens ». Il voyait même plus loin : « Je tiens l’auberge de la France dans un carrefour de l’Europe », aimait-il à dire, et il considérait effectivement les étrangers invités à sa table « comme ses trompettes qui allaient sonner ses louanges dans toute l’Europe ». Mais s’il traitait royalement ses hôtes, il était personnellement d’une sobriété exemplaire, se contentant à chaque repas de deux petits plats de légumes.

Un récit de Madame de Genlis, accompagnant à Rome la duchesse de Chartres en 1776, fait assez bien revivre cette atmosphère :

« Le Cardinal de Bernis, écrit-elle, auquel j’avais annoncé l’arrivée de Madame la duchesse de Chartres, envoya au devant d’elle jusqu’à Terni, son neveu le chevalier de Bernis, avec deux voitures, dont l’une magnifique pour la conduire à Rome, et l’autre, chargée d’un excellent dîner. Le Cardinal nous reçut avec une grâce dont rien ne peut donner l’idée. Il avait alors soixante six ans, une très bonne santé, et un visage d’une grande fraîcheur ; il y avait en lui un mélange de bonhommie et de finesse, de noblesse et de simplicité qui le rendait l’homme le plus aimable que j’aie jamais connu. Je n’ai point vu de magnificence surpasser la sienne (…) On l’appelait le Roi de Rome, et il l’était en effet par sa magnificence et la considération dont il jouissait. »

Au dire de Fréderic Masson, l’ambassadeur de France connait alors « une renommée sans pareil, des splendeurs sans rivales. » Même l’austère Roland, le futur ministre girondin, l’homme le moins aristocratique du monde est ébloui :

« Il n’y a guère que la table du ministre de France qui donne l’idée des possibles (…) Bernis soutient ses dignités avec splendeur (…) donnant à tout le monde, ne recevant de personne, et toujours au dessus de toute comparaison dans les fêtes, dans les cérémonies, dans les illuminations publiques. »

Au consistoire du 17 avril 1774, il a été nommé évêque d’Albano, dont le climat, plus frais que celui de Rome, agrémenta désormais, ses villégiatures estivales. C’est la même année que meurent coup sur coup, en mai Louis XV, qu’il avait tant aimé et servi, et en septembre Clément XIV, empoisonné selon les uns, tué, selon les autres, par le remords d’avoir supprimé les Jésuites, plus probablement pour aucune de ces deux raisons.

Le conclave qui s’ouvre alors va durer plus de quatre mois ! Même en conclave, Bernis, sait être grand seigneur, offrant à ceux qui viennent le voir dans sa cellule, pâtisseries, café, chocolat, limonade en abondance… Avec quelques intimes il travaille à dresser – et à refaire cent fois – les listes de cardinaux à exclure ou à promouvoir. Il avait joué un rôle important dans l’élection de Clément XIV. Son rôle dans l’élection de Pie VI sera décisif. Un historien aussi sérieux que Frédéric Masson affirme sans hésiter : « C’est lui seul qui a fait le Pape ».

Pie VI lui en est reconnaissant. Bernis n’en conserve pas moins vis-à-vis de lui sa liberté de langage. En février 1782, il lui adresse une lettre sévère pour le dissuader de rendre visite en Autriche à Joseph II. « Aucun ministre de bonne foi, lui écrit-il, ne saurait conseiller à Votre Sainteté de s’exposer au voyage de Vienne. »

Le voyage eut lieu. Mais l’esprit romain eut vite fait d’en relever l’inutilité et l’insuccès. Ce qu’était allé faire Pie VI à Vienne, expliquait Pasquino : « cantare una messa senza gloria et sanza credo ; senza gloria per lui et senza credo per l’Imperator ».

Les affaires de France

Si Bernis savait être le plus magnifique des grands seigneurs, il sut être aussi le plus assidu des ministres, pendant toute la durée de sa mission à Rome – les cinquante cartons inventoriés et classés du « fonds Bernis » aux Archives de l’Ambassade de France près le Saint Siège peuvent en témoigner – le Cardinal a écrit chaque semaine au seul Ministre des Affaires étrangères , deux, trois, et quelquefois quatre dépêches officielles, sans compter les lettres officieuses ou réservées, et sans parler de ses autres innombrables correspondants. Levé à cinq heures, été comme hiver, il n’est pas couché avant minuit. Et cela a duré vingt neuf ans !

Innombrables les affaires qu’il eut à traiter dans sa charge d’ambassadeur : affaires du Comtat Venaissin ; affaires de Malte ; démarches pour la suppression – ou l’union à d’autres – de congrégations moribondes (Antonins, Célestins…) démarches pour les dispenses de parenté, courses au clocher pour les nominations aux bénéfices réservés au Pape, avec demandes incessante de diminution ou de suppression des taxes. Tout le monde veut « le gratis » - un des mots qui reviennent sans cesse dans la correspondance de l’ambassadeur – dix lettres pour le demander et pas même un billet de remerciement quand la grâce est obtenue… Et puis les requêtes sans fin de Madame Louise – fille de Louis XV qui s’est faite carmélite – dont chaque courrier ou presque apporte une lettre. Il lui faut des brefs, des Agnus Dei, des chapelets, des reliques … Et puis soudain une affaire insolite :

Rome, ce 30 avril 1783. Nous avons ici, depuis le 16 de ce mois, dans une église de cette ville, un spectacle qui édifie les uns et scandalise les autres. On a laissé exposé pendant trois jours dans cette même église le cadavre d’un mendiant français qui, pendant ce court espace de temps à conservé, dit-on, la flexibilité de ses membres, sans aucune odeur de putréfaction. A l’instant de sa mort, toute la ville de Rome, sans exception a déclaré que ce pauvre (dont on dit en effet beaucoup de bien) était un saint, qu’il avait prédit sa mort et opérait une grande quantité de miracles qui restent à vérifier. Le concours a été si grand dans cette église (…) qu’on a été obligé d’y envoyer une garde qui n’y laisse plus entrer que les seuls infirmes (…) Je joins ici, Monsieur, quelques exemplaires de l’image gravée de Benoît Joseph Labre – car c’est de lui qu’il s’agit – dont il s’est débité en vingt quatre heures plus de quarante mille exemplaires (….) Il est à présumer que cette pieuse comédie ne finira pas de si tôt ».

« Elle dure encore » constate humoristiquement Daniel Rops. Peut-on imaginer des hommes d’Eglise plus dissemblables que Bernis et Benoît Labre ! Le Cardinal, grand seigneur, à l’apogée de son prestige, et le mendiant méprisé de tous ; le fastueux ambassadeur dont la maison de désemplit pas, et le vagabond en loques dont toute la fortune est un chapelet et un bréviaire…

Bernis craint que toute l’agitation autour du prétendu saint ne relève du fanatisme et ne soit produite et exploitée par le parti jésuite. Il demande à son ministre qu’on fasse une enquête sérieuse en France sur le passé de ce mendiant, et il met en garde les autorités romaines contre une introduction prématurée d’un procès de béatification : « Si la Congrégation des Rites ne procède pas avec sagesse dans cette affaire (et je le ferai tout doucement sentir au cardinal Archinto, qui en est le Préfet) elle pourra se donner un grand ridicule et faire beaucoup de tort à la religion. »

Pie VI ne signa effectivement le décret d’introduction de la cause que neuf ans plus tard, en 1792. Bernis fut beau joueur : il versa mille livres pour contribuer aux frais du procès.

Il faudra finalement près d’un siècle pour que « le pauvre mendiant » après avoir été béatifié par Pie IX en 1860, soit canonisé par Léon XIII en 1881.

L’affaire du collier

D’une toute autre nature est l’affaire retentissante qui éclate deux ans plus tard et dont parlera toute l’Europe.

Le 15 août 1785, au sortir du cabinet du Roi, à Versailles, le cardinal Louis de Rohan, prince-évêque de Strasbourg et grand aumônier de France, est arrêté et enfermé à la Bastille. C’est l’affaire du collier de la Reine. Le procès, à la demande de Rohan lui-même, se déroule devant le Parlement de Paris, tribunal séculier.

Pie VI n’a pas été prévenu et réagit vivement. Non seulement il y a là une atteinte formelle aux canons qui règlent la discipline de l’Eglise, mais c’est par surcroît une violation flagrante du Concordat (celui de François 1er) qui règle les rapports du Saint Siège et de la France, et qui excepte expressément les causes des cardinaux de la juridiction des tribunaux séculiers. Pie VI adresse à Louis XVI un Bref de protestation. En vain. Le Roi fait la sourde oreille. On estime à Paris que « le délit de M. de Rohan ne tient en rien au caractère épiscopal » (Vergennes à Bernis, 4 octobre 1785), et l’on continue le procès sans tenir comptes des protestations du Pape. Celui-ci nomme alors une congrégations de cardinaux, qui se réunit le 5 février 1786, et décide à l’unanimité que Rohan, ayant manqué à son serment, doit être privé de l’exercice de tous les droits du cardinalat jusqu’à ce qu’il se soit justifié par lui-même ou par procureur. Au consistoire du 13 février, la suspension est prononcée.

Bernis est dispensé d’assister à ce consistoire. Sa position est inconfortable, pris, comme il l’est, entre les exigences des deux Cours : celle de Rome, où il est cardinal – et donc défenseur de ses pairs – et celle de France, dont il est le ministre, et qui ne respecte pas la discipline de l’Eglise.

Heureusement pour lui, l’instruction du procès va bon train. On apprend bientôt qu’on a retrouvé le faussaire ( Réteaux de Villette) qui est à l’origine de toute l’affaire, et qu’on a découvert en quelles mains ont été finir les diamants du fameux collier. Vergennes, le 5 juin 1786, met Bernis au courant : « L’affaire du Cardinal de Rohan a fini le 31 du mois passé ; le jugement l’a déchargé de l’accusation. C’est ce que les juges avaient à prononcer ; mais quoique absous de l’escamotage du collier, il ne l’est pas de son imbécile crédulité de s’être crû l’agent de la Reine pour le marché clandestin. Le Roi lui a fait ordonner en conséquence de remettre sa démission de la place de grand aumônier, et de se retirer à l’abbaye de la Chaise Dieu jusqu’à nouvel ordre. Cette retraite pourra lui être utile, ajoute Vergennes, pour payer ses dettes et pour se réhabiliter par une conduite édifiante dans l’opinion publique. »

Le cardinal acquitté à Paris , l’est bientôt aussi à Rome ; la suspension prononcée en février est levée en décembre.

Les vents qui se lèvent

Dès ce moment, et avec une étonnante perspicacité, Bernis sentait venir les mauvais jours. « Je suis vieux, écrivait-il à Vergennes le 6 décembre 1785, et je voudrais bien finir ma vie sans être témoin de la révolution qui menace le clergé et la religion même. »

Trois ans plus tard, en 1789, on le tâte pour la présidence du clergé aux Etats Généraux : « J’éprouverais un grand repos, lui écrit, Monsieur de Montmorin qui a succédé à Vergennes, si je voyais cette place entre vos mains. » Bernis à toutes les raisons du monde pour refuser : son âge, sa santé, sa longue absence de France…, mais le vieux serviteur de la monarchie laisse échapper la vraie raison dans sa réponse au ministre : « Les maximes à la mode ne sont pas les miennes ».

La Révolution est en marche. La nuit du 4 août a supprimé les Annates, et bientôt Talleyrand fait voter par l’Assemblée Constituante la spoliation du clergé : dîmes et bénéfices sont supprimés. Bernis est ruiné. Il lui reste sa pension de ministre. Dans un geste de grand seigneur, il la restitue au Roi : « J’ai supporté la disgrâce dans ma jeunesse et dans un âge plus avancé (…), la fermeté d’âme ne me manquera pas dans mes derniers jours, et je ne regretterai de ma fortune que le bonheur de faire du bien à un grand nombre de personnes que je faisais vivre et qui vont être dans la misère. » (À Monsieur de Montmorin le 2 septembre 1789).

En 1790, c’est la Constitution civile du clergé et l’exigence du serment, sans ajout ni réserve. La réponse de Bernis mériterait d’être citée en entier :

« Le plus ancien des ministres d’Etat employé par le Roi en ce moment, après avoir servi pendant vingt deux ans avec succès à Rome la Cour et la Nation, et avoir fait les honneurs de la France à toute l’Europe (…) ne peut ni ne doit trahir sa conscience et son honneur (…) Il n’y a jamais eu d’évêque ministre du Roi et à Rome plus modéré que moi, plus ami de la paix ni plus conciliant ; mais si l’on me pousse à bout par des sommations injustes et peu décentes, je me souviendrai que dans un âge avancé on ne doit s’occuper qu’à rendre au Juge suprême un compte satisfaisant de ses devoirs » (17 novembre 1790).

« Je ne manquerai ni à la Nation ni à la Loi, ni au Roi, mais encore moins à Dieu et à l’Eglise, à qui je suis lié par tant de serments antérieurs ». (2 février 1791).

Quant à la Constitution civile du clergé, qu’on voudrait que Bernis fasse accepter par le Pape, il porte sur elle un diagnostic d’une clarté sans équivoque :

« C’est le renversement de la discipline et de l’organisation générale de l’Eglise catholique, fondées sur les canons et les conciles ». (A Montmorin le 30 juin 1790).

Il supplie le Roi de ne pas la sanctionner.

Le Roi sera obligé, et finira par la sanctionner, et son entrée en vigueur a pour effet, entre autres, l’élection d’un prêtre jureur – un certain Tausserand – à l’archevêché d’Albi, dont Bernis est toujours titulaire. Cette fois le ton se hausse pour dénoncer l’imposture :

« Quoi, sans mission légitime, au mépris de toutes les lois, foulant aux pieds jusqu’aux bienséances, vous ne frémissez pas de vous voir délégué dans l’Eglise par une puissance purement temporelle. (…) d’usurper un siège qu’au fond de votre conscience vous savez n’être point vacant (….) Qui êtes vous ? D’où venez-vous ? Qui vous a envoyé ? » (Lettre pastorale 30 mars 1791).

Il lui interdit formellement de s’immiscer dans l’administration du diocèse et déclare nuls à l’avance tous les actes qu’il posera.

Des nouvelles de plus en plus tristes arrivent de France au cardinal ; Son château de Saint Marcel et ses autres maisons ont été dévastées et pillées. Quant à lui, il a été porté sur la liste des émigrés et destitué.

Pie VI, noblement, refuse d’accepter le successeur proposé par le gouvernement français, le Comte de Ségur, qui avait prêté serment à la Constitution. Il prie Louis XVI de choisir son ambassadeur parmi ceux qui ne se sont pas « soumis » ; sans restriction du moins, aux divers articles indiqués dans la constitution nationale.

Bientôt, c’est la rupture ouverte entre la France et le Saint Siège, et le renvoi du nonce à Paris. Au palais de Carolis, plus de dîners, évidemment, plus de réceptions. Bernis songe même à vendre son mobilier, quand il est informé que le Roi d’Espagne, mis au courant de sa situation, lui accorde une pension mensuelle de mille écus romains. Il ne mourra pas dans la misère.

Il emploie ses dernières années à faire le bien avec les moyens qui lui restent. Il créé une caisse de bienfaisance pour les émigrés. Aux prêtres chassés de France et réfugiés à Rome, il ouvre les portes des maisons religieuses de son diocèse d’Albano et des couvents français de Rome. Enfin, il ordonne – c’est la dernière cérémonie qu’il organise – un solennel service funèbre pour Louis XVI à Saint Louis des Français (12 novembre 1793) où les cinq absoutes rituelles sont données par cinq évêques français.

Quand arrive à Rome la nouvelle que Marie-Antoinette a été décapitée à son tour, le Cardinal écrit : « Paris n’a plus de grands crimes à commettre. Le dernier ajoute à tous les autres un degré d’horreur et d’infamie inconnue jusqu’à aujourd’hui ; cette mort sera-t-elle vengée ? » (Bernis à Geoffroy de Limon , 6 novembre 1793).

A la mort de Louis XVI, le Comte de Provence (le futur Louis XVIII) a pris le titre de Régent et notifie cette mort aux souverains de l’Europe. Il espère faire reconnaître par eux Louis XVII comme Roi de France et lui-même comme Régent. (la lettre qu’il adresse au Pape à ce sujet est accompagnée d’une autre, quoi accrédite Bernis auprès du Saint Siège. Bernis, chargé de négocier la ereconnaissance, n’obtient de Pie VI, en tout et pour tout, qu’une lettre consolatoire pour le Comte de Provence, et nullement la reconnaissance de son titre de Régent.

De partout désormais affluent des nouvelles de morts ou de désastres. L’espoir d’une restauration s’éloigne de jour en jour… Entre temps, la goutte et les rhumatismes ont rendu Bernis presqu’impotent. Sa fin approche. Il rédige son testament, où nul n’est oublié de ceux qui l’ont servi. Il reçoit les derniers sacrements en pleine connaissance et meurt le 3 novembre 1794, dans sa quatre vingtième année, « con fama di sommamente generoso e splendido mecenate delle arti et della lettere e pieno di attacamento alla Santa Sede (Dizionari di Moroni, V, 154).

« Le cardinal était mort en même temps que son temps, commente Frédéric Masson, il s’était éteint alors que tout avait disparu des gens qu’il avait aimés, des institutions qu’il jugeait nécessaires, des grandeurs qu’il avait servies. Rien ne restait plus, ni de cette royauté en qui il incarnait la France, ni du clergé qu’il croyait appelé par la Providence à une mission plus qu’humaine, ni de cette noblesse qui n’avait point cessé d’être pour lui l’auxiliaire indispensable de la Monarchie. La Révolution avait fait table rasse ; le Cardinal eût raison de mourir. »

Conclusion

Quelle étrange destinée que celle de cet homme, d’abord poète badin et homme de salon, devenant soudain diplomate, puis se révélant Homme d’Etat, promu un instant l’arbitre de la politique étrangère de son pays, puis devenu homme d’Eglise : prêtre à quarante cinq ans, Cardinal en disgrâce, évêque résidentiel, enfin, pendant plus de vingt ans, splendide ambassadeur au centre de la chrétienté : Bernis, est assurément une des figures les plus représentatives de l’Eglise et de la France au XVIIIe siècle. Le jugement le plus nuancé, peut-être, et le plus juste, c’est Sainte-Beuve qui l’a porté, et il nous servira de conclusion :

« Ce qui me parait surtout à remarquer en lui, comme en plusieurs personnages du Haut Clergé français du XVIIIe siècle, c’est ce mélange de monde, de philosophie, de grâce, qui peu à peu sur s’allier avec bon sens et bon goût à la considération et à l’estime. Ces prélats de qualité, engagés un peu légèrement dans leur état, en prennent cependant l’esprit avec l’âge ; ils deviennent à un moment des hommes d’Eglise dans la meilleure acception du mot, sans cesser pour cela d’être des hommes du monde et des gens aimables ; puis, quand viendra la persécution, quand sonnera l’heure de l’épreuve et du danger, ils trouvent en eux du courage et de la constance ; ils auront l’honneur de leur état : vrais gentilshommes de l’Eglise, ils en voudront partager les disgrâces et les infortunes, comme ils en avaient recueilli par avance les bénéfices et possédé les privilèges. »

Tel fut le jugement de ce fin connaisseur qu’était Sainte-Beuve. Tel sera sans doute aussi le jugement de l’Histoire.

Père Jean-Claude VEISSIER