Chemins de rencontres d'un Charitois au Mali

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Chemins de rencontres d'un charitois au Mali.

 

Djenné, 6 mars 2001, au lever du soleil.

A la sortie de Djenné, nous nous dirigeons vers le nord-est du Mali en direction de la falaise de Bandiagara à la rencontre des Dogons. C'est là dans les grottes de cette falaise, que ce peuple animiste, fuyant l'avancée de l'Islam, a trouvé refuge vers le onzième siècle.

Il fut oublié puis redécouvert au début du vingtième siècle par l'ethnologue français, originaire de l'Yonne, Marcel Griaule. Il va passer plusieurs semaines auprès d'un vieux chasseur dogon, Ogotemmêli, qui va lui révéler la vision symbolique de son peuple sur l'Univers.

Les Dogons vouent un culte à la terre nourricière, à l'eau source de vie et au feu solaire qui fait mûrir les récoltes.

Certains lieux, comme un rocher ou un monticule, ou des objets comme un tronc d'arbre sec ou un fétiche sont imprégnés par la présence des esprits et constituent des signes visibles de leur présence.

Par ses caractéristiques géologiques, archéologiques, ethnologiques et ses paysages, le falaise de Bandiagara est inscrit au patrimoine de l'UNESCO depuis 1989.

 

Après plusieurs heures de route sur une piste de terre rouge dans la savane aride, un escarpement rocheux long de 200 kilomètres, et d'une hauteur de 200 à 400 mètres, surgit devant nous.

C'est là dans les grottes de cette falaise, que les Dogons s'étaient réfugiés.

Depuis, ils ont abandonné leurs habitations troglodytiques qui leurs servent aujourd'hui de tombeaux pour s'installer dans des villages au pied de la falaise comme celui d'Ireli où nous arrivons.

Le village, à cheval sur les éboulis de la falaise et le début de la plaine, regroupe une multitude de cases en banco et des greniers surélevés aux toits de paille pentus où les récoltes et certains objets sont entreposés à l'abri des animaux nuisibles.

Certaines cases ont une porte sculptée reprenant les croyances des Dogons comportant la représentation des 8 ancêtres, du serpent et des masques sacrés. Toutes les portes sont différentes.

Les greniers ont des attributions différentes : celui du mari construit sur deux étages sert à conserver la récolte en particulier de mil et les objets importants comme les vêtements de fête, celui de son épouse sert à stocker les condiments et différentes affaires personnelles à la femme, le plus grand le "Gôh Anan", sous la responsabilité du chef de la famille, le représentant de l'Ancêtre renferme les récoltes des champs collectifs.

Les Dogons sont, pour la plupart, des agriculteurs, dont la vie quotidienne est rythmée par les travaux des champs au fil des saisons. Ils cultivent le mil, le sorgho, les arachides, les oignons et les piments. Ils doivent se battre contre la sécheresse et certaines années contre les criquets. Ils élèvent aussi des moutons, des chèvres et des poulets. Le paysan Dogon possède quatre outils agricoles de base : la houe, l'outil principal et ancestral du paysan africain, la binette non affûtée qui sert à couper les pieds de mil lors de la récolte, la hache qu'il porte accrochée à l'épaule et la faucille. Tous les outils sont fabriqués par le forgeron du village, le paysan fournissant le manche.

L'année comporte treize lunes de vingt-huit jours divisées en semaines de cinq jours.
La saison sèche de janvier à mai (quatre lunes environ) est la période la plus difficile: l'eau est rare. C'est le moment des grandes épidémies; la mortalité infantile est la plus élevée.

L'intersaison en mai est très courte (une lune) et précède les pluies: la chaleur est étouffante; Les puits sont à sec. Le mil est alors la base des repas quotidiens.

La saison des pluies, de juin à la mi-octobre, dure de quatre à cinq lunes. C'est le moment des travaux des champs.

Une nouvelle intersaison débute à la fin de la récolte du mil au mois de janvier et dure environ trois lunes. C'est le début de la saison sèche, mais l'eau encore abondante permet les plantations maraîchères.

Certains Dogons sont des forgerons souvent réputés pour leurs productions de fer et leurs fabrications d'outils en fer forgé. Ils sont craints et respectés par tous.

L'atelier du forgeron est considéré comme une matrice maternelle du monde. Le soufflet est le principe masculin, le foyer en est le principe féminin, l'enclume est la matrice, la masse est l'organe masculin.

D'autres sont des tisseurs de coton; Ils installent leur métier dehors devant leur case.

Les femmes passent plusieurs heures par jour à aller au puits pour se ravitailler en eau qu'elle transporte dans des seaux ou des calebasses posées en équilibre sur la tête.

Elles pillent le mil et préparent la bière de mil. Elles filent le coton avec une quenouille et fabriquent des poteries diverses.

En traversant le village, derrière notre guide, nous devons respecter et contourner avec le plus grand soin des lieux de culte dont certains conservent encore les traces d'un dernier sacrifice ou d'une cérémonie.

Nous contournons la case à palabres, la "toguna" dont la toiture est composée d' une épaisse couche de tiges de mil. Les anciens du village s'y retrouvent pour des conciliabules sans fin ou toute attitude agressive est proscrite. La hauteur de moins de un mètre sous le plafond empêche de se lever brusquement, au risque de se cogner la tête. La "toguna" est constituée de huit piliers en bois faisant référence au nombre des premiers ancêtres Dogons.

 

Nous avons rendez-vous avec le Hogon, le chef spirituel du village. C'est un vieillard maigre, à la bouche édenté, au regard vitreux. il porte un bonnet rouge. Le Hogon doit vivre seul dans sa maison. Il n’a pas le droit d’avoir de contact physique avec les autres Dogons et il ne doit pas sortir de sa maison. Les Dogons croient que le serpent sacré, le Lébé, vient pendant la nuit pour le purifier et lui communiquer sa sagesse.

Il se tient immobile dans un coin de sa case, dans la pénombre et après les salutations d'usage, il nous explique les croyances de son peuple et son organisation.

Les Dogons croient en un dieu unique, Amma qui créa la Terre et en fit son épouse. Elle lui donna un fils, Yurugu ou le "Renard pâle", être imparfait qui ne connaissait que la première parole, la langue secrète "Sigi So". Puis, la Terre enfanta des jumeaux appelés Nommo, à la fois mâle et femelle. Maîtres de la parole, ils l’enseignèrent aux huit premiers ancêtres des hommes, quatre couples de jumeaux.

Chaque famille est dirigée par un patriarche qui est l'aîné survivant de l'Ancêtre. La famille ou "ginna" peut compter jusqu'à cent personnes. Elle possède collectivement un ensemble de maisons et de champs. C’est le patriarche qui gère les biens et qui habite la grande maison symbole de la lignée.

Il nous raconte aussi comment la brousse est habitée par l'Esprit des Ancêtres et par les génies dont il faut s'attirer la bienveillance par des offrandes et des sacrifices. C'est aussi le domaine du "Renard pâle", le chacal, qui symbolise les maux. Le village est régit par la société des masques qui régule les rapports entre les vivants et les morts. Elle dirige les danses masquées organisées lors des différentes cérémonies. La société comprend tous les hommes du village. Certains masques, représentant un agriculteur, un guerrier Peul, un marabout, un chasseur ou des oiseaux sont constitués par des fibres tressées. D'autres masques en bois représentent des animaux comme une antilope ou un singe ou un visage humain surmonté du symbole d'un animal.
Malheureusement aujourd'hui les masques anciens sont à la base d'un trafic d'antiquités recherchées.

Puis, il évoque les cérémonies marquantes qui se déroulent dans le village.

Au cours de la cérémonie du "Dama"en mémoire de tous les Dogons décédés au cours des années précédentes et pendant laquelle les âmes sont appelées à rejoindre les ancêtres, les différents masques défilent et dansent dans le village pendant trois jours. Les cérémonies les plus importantes sont celles du "Sigui". Elles se déroulent tous les 60 ans et durent 5 jours pendant 7 ans consécutifs. Elles commémorent la mort et les funérailles du premier Ancêtre et la révélation de la parole orale aux hommes.

La parole de tous les jours, celle que les Dogons appellent "la parole qui ne se coupe pas" a été donnée par le Nommo, aux ancêtres primordiaux : c'est la parole courante.

La seconde parole orale est la langue du "Sigui", qui est enseignée aux initiés, aux dignitaires du "Sigui" pendant la retraite de deux mois qui précède les cérémonies qui racontent aussi l'histoire de l'apparition de la mort chez l' homme. Aux origines, il devait être immortel comme le Créateur mais la mort est apparue sur la Terre à cause des agissements et des fautes du premier d'entre eux, qui sera transformé en "Renard pâle". Tous les évènements ayant provoqué l'apparition de la mort sont relatés en langue du "Sigui". Chaque participant doit avoir une crosse-siège qu'il tiendra dans sa main gauche lors des danses et sur laquelle il s’assiéra pour boire la bière de mil servi dans une demi-calebasse qui a pour effet de faire pénétrer la parole dans le corps et de l'assimiler. Dans la main droite, il tient un chasse-mouche en queue de vache représentant le "Renard pâle" et qu' il brandit en le faisant tournoyer pour marquer sa défaite, lors des danses qui consistent à lui donner des coups de pied, puis à le piétiner rappelant que la mort existe mais qu'elle est vaincue.

La nuit tombe et nous quittons le Hogon.

 

Nous sommes hébergés pour la nuit dans la case d'une famille Dogon. Il nous faut monter sur le toit en terrasse par une échelle faite d'un tronc taillé d'encoches, plaqué contre le mur.

Nous allons partager la dolo, bière de mil, servie tiède accompagné du tôt, bouillie de manioc, arrosée d'une sauce verte et gluante préparée à partir des feuilles de baobab.

Le lendemain, mous accompagnons le Devin qui part interpréter la table de divination.

A l'écart du village, la veille au soir, il a tracé dans la poussière un grand rectangle qu'il a divisé en plusieurs cases. Dans chaque case, il a tracé des signes et disposé des petits bâtons de bois en fonction de la situation qu'il lui a été soumise et qu'il doit interpréter. Puis, il a lancé quelques cacahuètes dans le rectangle.

Durant la nuit le "Renard pâle", le chacal vient manger les cacahuètes et piétine la table de divination. Au matin, le Devin vient interpréter les signes laissés pat le chacal et propose des solutions pour résoudre la situation. Il utilise aussi la table de divination pour prédire l'avenir.

Mais Il est temps maintenant de quitter les Dogons.

 

Nous allons traverser le désert du Gourma en direction du fleuve Niger. A Koriomé, nous passerons le fleuve pour nous diriger vers une autre ville mythique du Mali, Tombouctou : mais cela est un autre chemin de rencontres.

 

 


 

 

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